Mikili est une pensée qui vit chez de très nombreux Congolais. Elle consiste à croire que si l’on veut réussir dans la vie, il faut s’exiler en Europe. Mikili vient du mot « monde » et signifie « monde meilleur, monde de rêve, monde sans souffrance, un monde où tout est à portée de main, où l’on peut tout ramasser, un paradis ». Cette pensée qui se propage dans tout le Congo devient de plus en plus problématique. Elle réduit à une illusion toute vision d’avenir pour ces jeunes qui rêvent de quitter le pays, qui n'ont plus envie de vivre chez eux.
Chaque matin à Kinshasa, un jeune Congolais se réveille. Sans travail, ni un sou en poche, il songe alors au monde meilleur. Parfois, certains arrivent à s’y installer, mais ils sont vite confrontés à une autre réalité que celle dont ils ont tant entendu parler, une réalité bien plus nuancée que celle qu’ils ont pu voir sur des photos rapportées par les mikilistes posant devant les plus beaux monuments, les plus beaux magasins et les plus belles voitures de grandes villes lointaines. Le mikiliste entretient le mythe du voyage merveilleux au pays de l’abondance pour diverses raisons. Trop de gens y croient. Comment, alors, dénoncer un mensonge chargé de vérités paradoxales sans se faire soi-même passer pour le menteur ? Le serpent se mord la queue. Les familles congolaises qui reçoivent un petit rien de la part d’un enfant ou d’un parent mikiliste ne peuvent imaginer à quelle valeur cela correspond en Europe.
Le mikiliste demeure parfois prisonnier de ces mythes, immobilisé en Europe pour y tenter d’accumuler les biens qui lui permettront de revenir avec assez d’argent pour combler les demandes locales et devenir ainsi célèbre dans son quartier avec la garantie d’une nouvelle identité plus vénérable que celle d’un simple travailleur. Par ailleurs, il existe à Kinshasa deux catégories de faux mikilistes : ceux qui prétendent avoir voyagé en Mikili sans jamais y avoir mis les pieds et ceux qui sont partis, mais n’envoient rien à leur famille. L’écart entre la réalité socio-économique des pays européens et celle des pays africains contribue à alimenter ce rêve de la prospérité. Et en fin de compte, ce rêve ne fait qu’augmenter la violence de cet écart, le mystifiant à outrance et le rendant, de fait, moins tangible.
La pensée mikili va de pair avec un autre phénomène très répandu : la « sape ». Les « sapeurs » sont des mikilistes qui portent des vêtements griffés et chers. Un mikiliste sapeur est habillé avec allure, bien parfumé ; il possède la chose qui coûte cher, une chose « branchée » pour faire voir sa réussite. Quand un mikiliste peut revenir au pays avec les atouts d’une star, ce qui n’est pas toujours le cas, il est adulé car il représente tous les désirs et peut même obtenir la qualification de « Grand Prêtre ». C’est une manière pour lui de correspondre au critère du héros mondialisé. Mais tout ce qu’il a accumulé, parfois très difficilement, il doit le partager, le redistribuer pour continuer de prouver qu’en Europe, pour lui, tout est facile à obtenir.
De nombreuses familles africaines comptent sur leur enfant mikiliste qui vit en Europe pour les aider alors que lui-même doit faire face à de grandes difficultés qu’il cache parce qu’un mikiliste a toujours son mot à dire dans la famille… parce qu’être mikiliste, c’est être un humain considéré, évolué, supérieur aux autres même s'il ne travaille pas, même s’il ne réussit pas, même s’il galère. Il est considéré parce qu’à 8000km de distance, on peut mentir comme on veut pour retrouver une raison d’exister.
Ce phénomène puise ses origines dans l’époque de la colonisation où ceux qui travaillaient pour les Belges étaient les seuls qui méritaient parfois de voyager avec leur maître. Ceux, peu nombreux, qui avaient la chance de partir en Belgique ont nourri ce rêve en créant de nouveaux besoins pour ceux qui restaient, car ils revenaient de leur voyage avec de beaux vêtements, des avantages qui semblaient représenter la belle vie. L’imaginaire du voyage a été fermement entretenu.
Une société sans rêve est une société sans avenir. Dans les sociétés traditionnelles, le rêve est une sorte de cartographie mentale qui enregistre des informations essentielles pour la survie de la société. L’Afrique, comme les pays en développement dans ce contexte de la mondialisation véhiculée par les médias et particulièrement la télévision, a-t-elle besoin d’un rêve imposé par le consummerisme, ou doit-elle s’inventer, à partir de sa propre culture, les nouveaux rêves qui lui permettraient d’améliorer la qualité de sa vie en utilisant ses propres ressources locales et en s’appropriant les technologies qui l’inspirent ?
MOWOSO - Juin 2007